L’histoire commence à l’automne dernier. J’étais embauchée comme secrétaire depuis quelques mois et je commençais à avoir des maux de tête chaque soir de semaine en plus de voir double dans mes tableaux Excel. Ça faisait aussi bien un an que je me disais qu’il fallait mettre à jour la correction de mes lunettes et, de manière coïncidente, quelques semaines que TikTok me blastait non-stop de vidéos sur le « Trouble de la Vision Binoculaire », une espèce de sur-ensemble de problèmes des yeux qui inclue notamment le strabisme.
« Selon TikTok », les manifestations du TVB sont multiples et quand c’est diagnostiqué à l’âge adulte se traduit par une difficulté à maintenir son attention, une sensibilité aux lumières fortes, une difficulté d’appréciation des distances (qui fait qu’on se cogne un peu partout, mais surtout dans les coins de table ou de poignée de porte), et tout d’un tas d’autres choses qui peuvent aller jusqu’à une anxiété sociale. La solution pour ça, serait d’incorporer un prisme dans les verres de lunettes.
Il se trouve que j’ai un TDAH1, que toute ma vie, on m’a répété que j’avais un œil plus fainéant que l’autre et que le premier test à faire c’est le test du pouce qu’on peut faire dès lors qu’on est muni d’au moins deux yeux et un pouce, donc je colle plutôt à cette description.


D’un autre côté, « selon la science », ajouter une correction par prisme à des lunettes permettrait à des gens de mieux entendre. Ce n’est pas une blague, c’est même l’objet d’une thèse de 2022 intitulée : « Porter des lunettes pour entendre différemment ? Les effets consécutifs de l’adaptation prismatique visuomanuelle sur la perception auditive. »
J’ai donc décidé que c’était le moment parfait pour saisir les messages envoyés par l’univers cosmique, prendre un rendez-vous dans un centre ophtalmo et parler de tout ça. On m’a d’abord fait les mesures classiques, et puis quand j’ai parlé de vision un peu double, j’ai eu le droit de passer un quart d’heure en face d’une assistante qui agitait des ronds et des carrés dans mon champ de vision en me mettant des prismes devant les yeux pendant qu’elle observait attentivement les mouvements de mes yeux. Ce n’était pas du tout intimidant.
Puis, on m’a demandé de revenir plus tard après m’avoir prescrit un produit pour me dilater les pupilles pour faire un fond d’œil2. On m’a refait les mesures classiques et je me suis demandée si c’était pas un peu une arnaque pour facturer du dépassement d’honoraire dans ce centre non conventionné CPAM.
Enfin, on m’a filé un rendez-vous un mois plus tard avec une orthoptiste du centre qui a aussi passé un moment à faire bouger des trucs devant mes yeux en les scrutant, à me mettre divers verres colorés pour me demander si je voyais un point là-bas ou bien deux et à les faire tourner jusqu’à ce que tous les points soient bien alignés. Ça s’est terminé avec un pointeur laser dans ma main, plus de filtres colorés pour vérifier si je pointais les ronds rouges aux mêmes endroits que les ronds bleus3 et finalement une prescription pour le prisme autocollant le moins fort du marché à mettre sur mes nouvelles lunettes pour voir ce que j’en pensais.
Je ne sais plus si je vous ai dit que j’ai un TDAH ? Bon, j’ai bien fait changer mes lunettes, mais la prescription pour le prisme est restée six mois dans une pochette. Il faut dire que mon opticien a fait beaucoup pour me décourager en mettant l’accent sur le fait que c’est vraiment pas esthétique, et puis c’est pas durable parce que comme c’est fragile, dès qu’on essaye de le nettoyer, soit on le raye, soit on le décolle. Et puis c’est quand même 70€ pas remboursés4. J’imagine que comme il est très très gay, mais propriétaire de sa lunetterie, c’est normal que les considérations esthétiques passent avant les considérations financières.
Bref, cette semaine j’ai fini par y aller, il fallait lui laisser mes lunettes pendant une heure, le temps qu’il colle correctement le prisme dessus. Évidemment j’avais oublié ma seconde paire et j’ai passé ce temps à voir flou. Pour passer le temps, j’ai décidé de me poser dans mon salon de thé Strasbourgeois préféré, à savoir Le Thé des Muses, où ma modeste myopie m’a quand même autorisée à avancer sur la dernière novella cyberpunk de Floriane Soulas : « Soma. »
Deux litres de tisane et une heure et demie plus tard, je pouvais retourner chez mon opticien pour récupérer mes lunettes patchées. Contrairement à ce qui m’avait été annoncé, c’est quasiment invisible, personne dans mon entourage ne l’a remarqué avant que j’annonce « Et dis, dis, t’as vu le prisme sur mes lunettes ? – Hein ? Non, comment ça ? » par contre effectivement ça ne se nettoie pas bien donc trois jours après ça devient un peu compliqué de voir au travers.
Au final, le premier quart d’heure à les porter était assez atroce et je voyais franchement double. Mais ensuite mon œil fainéant a arrêté de surcompenser et je pense bien que l’expérience est concluante. Pour l’instant, j’ai la sensation que mon œil corrigé tire un peu moins quand il s’agit de me fixer sur un point. Je verrai probablement plus de différence une fois que j’enlèverai le prisme et que la fatigue oculaire reviendra, parce qu’à l’heure actuelle, c’est quand même difficile de dire si c’est un effet placebo ou pas.
- Diagnostiqué, figure-toi, petit rageux qui était en train de grogner dans ta tête sur le fait que les gens s’autodiag sur TikTok et que ça ne veut plus rien dire. On est pas ensemble. J’étais très bien dans mon autodiag fait sur Reddit pendant plusieurs années avant d’être obligée de chercher une légitimité institutionnelle pour des aménagements. ↩︎
- Il fallait revenir accompagnée, avec des lunettes de soleil et ne pas conduire, mais pour être honnête, j’ai trouvé ça un peu surfait. ↩︎
- SPOILER ALERT : Non, je pointais pas les ronds aux mêmes endroits. ↩︎
- Il aurait du commencé par là, j’aurais été convaincue tout de suite. ↩︎

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